Jésus a fait de la politique, c’est clair. Et j’entends déjà les protestations : non, ce n’est pas possible, non il n’était pas là pour cela, non le fils de Dieu ne s’est pas fait prendre au piège de la lutte des pouvoirs, etc ; Et pourtant il en a fait. Rappelons-nous le contexte historique de son temps. Province qui posait encore des problèmes, la Judée était directement administrée par l’empereur qui choisissait un gouverneur. Ce dernier est chargé de faire rentrer les sous à Rome, aux besoins de guerre essentiellement ; plusieurs impôts existaient, de celui de l’état à celui prélevé sur les récoles en passant par l’impôt personnel. A côté de cela, de nombreuses taxes indirectes perçues à tout niveau, conditionnées par un recensement indispensable pour savoir qui devait s’acquitter de ces charges, en fonction de l’âge notamment (14 à 65 ans pour les hommes, 12 à 65 ans pour les femmes). Trop de charges ? Le peuple gronde! A côté de ce poids administratif, le respect par les romains des pratiques cultuelles juives en Judée sont ressenties comme autant de provocations, la plus visible étant l’occupation d’une terre qu’ils considèrent comme promise, justifiant une résistance ardue et violente de la part des groupes de « libération » du territoire. En ce sens, le messie annoncé par les prophètes doit aider à réaliser le rétablissement de la souveraineté du peuple sur son territoire et laisser libre toute pratique religieuse sans qu’elle soit conditionnée à une main-mise d’un occupant quel qu’il soit. Ce contexte « nationaliste » (déjà !) est source de malentendu : « es-tu le messie qui doit venir », lui demande-t-on d’un côté ? Et de l’autre (celui de l’occupant) : « es-tu le roi des juifs » ? A deux questions, des réponses déroutantes ne satisfaisant ni les uns ni les autres, qui expliqueront l’échec apparent de Jésus, et sa fin sur une croix comme un traître.
A tous ceux qui l’on suivi et vu, il va donner des signes. Par sa parole, dont chacun reconnaîtra qu’elle est nouvelle dans le sens où elle diffère de l’enseignement habituellement dispensé par les docteurs de la lois. Cette parole est une parole libératrice certes, mais beaucoup plus profonde et intime que celle d’un Barrabas, résistant notoire. Par son toucher : chaque fois qu’il touche celui ou celle qui veut le joindre, c’est pour accomplir un changement : il y a un avant et un après. Physiquement, socialement et psychologiquement. D’où d’ailleurs sa popularité qui s’étend bien au-delà des frontières de la ville de Jérusalem. Par sa non violence aussi, ce qui ne signifie pas que Jésus soit un couard ou un quelconque éthéré sorti de nulle part. Son attitude déroute et dérange par le fait même qu’elle met en face d’eux-mêmes des femmes et des hommes qui ne s’attendaient pas du tout à devoir se prendre en charge ni à vivre pleinement une existence personnelle et communautaire. Cette remise en question fondamentale se traduira parfois par un refus.
Aux autres docteurs de la loi et à Pilate en particulier, il affirmera qu’il y a de bonnes raisons de le considérer comme roi, mais que son royaume n’est pas de ce monde. D’où malaise chez Pilate, qui ne comprend rien (comment peut-il y avoir un royaume ou un autre pouvoir politique que le sien ou celui d’Hérode ?) autant que chez les pharisiens : cet homme déroutant risque de gêner par trop l’action du gouverneur, mettant en péril la position romaine dans un pays où rien n’est simple, et d’ôter le pouvoir religieux à une caste trop habituée à en vivre. On connaît la suite à Golgotha.
Y a-t-il eu vraiment échec?
A vues humaines, oui. A vues théologiques, non. Car non seulement les actes de Jésus posent les limites de tout nationalisme, de tout pouvoir matériel et de tout pouvoir humain, mais encore ouvrent la porte sur une attitude globalement responsable. De la loi on passe à la grâce, ce qui signifie que rien n’est à défendre autant que la gratuité de la vie donnée. L’interdit est désormais celui de l’appropriation du devenir des autres. Du législatif on passe à la justification. C’est à dire que depuis Jésus, et surtout depuis Pâques, tout être humain est rendu juste aux yeux d’un Dieu qui seul a un pouvoir : celui de faire vivre et d’ouvrir des espaces infinis d’existence. La politique de Jésus est en quelque sorte une vraie prise en compte du droit de justice, de liberté et de cohabitation entres les hommes ; à ce titre, elle est une référence pour tout projet de société aujourd’hui encore.